"Les prévisions sont difficiles, surtout lorsqu'elles concernent l'avenir." Cette citation de Pierre Dac acquiert un sacré relief aujourd'hui. En parcourant le net, je suis tombé sur un article de Neuromanagement qui démarre comme suit : "La complexité du monde est telle qu'on ne contrôle plus rien et, à défaut de contrôler, on déguise…". C'est moins drôle dans la formulation, mais ça revient exactement au même.

L'article, dans son entier, est consacré à l'incertitude et à l'impossibilité de faire des prévisions, et cela, à partir de citations extraites d'un ebook magistral d'intelligence, de pertinence et d'humour, écrit en 2002 ou 2003 par Rafi Haladjian, un des pionniers français du web. Cet ebook s'intitulé "Devenez beau, riche et intelligent avec Powerpoint, Excel et Word". En voici quelques extraits :

"...Je pourrais m’abîmer dans une longue analyse clinique, disséquant l’actualité et pontifiant avec mon maigre bagage sur les grands phénomènes mondiaux, comme si nous en étions encore à chercher des preuves que le monde a un peu changé ces derniers temps. Intuitivement, tout le monde le ressent. Comme on le dit au Café du Commerce, « ce n’est pas comme avant », « tout change tout le temps », « ça part dans tous les sens », « on ne sait pas qui croire », « on n’est plus sûr de rien », « tout va trop vite ».
Dans les livres à la mode, on appelle ça Systèmes Complexes, Émergence ou Chaos. Mais peu importe le diagnostic pour le moment. Le symptôme le plus répandu aujourd’hui s’appelle Incertitude..."

"...Parierez-vous que les marchés vont devenir un jour rationnels, linéaires et parfaitement (extra)lucides ? Pensez-vous sincèrement qu’il suffit, pour que l’Ordre et la Sécurité reviennent, d’avoir à la tête des entreprises des grandes personnes intelligentes, omniscientes, responsables et médiatiquement ternes ? Clouer au pilori quelques patrons, quelques entreprises vraisemblablement malhonnêtes ne résout rien. Car, quoi qu’on fasse, il est peu probable qu’il se trouvera beaucoup de dirigeants ayant l’honnêteté ultime d’avouer leur véritable secret : la complexité du monde est telle qu’on ne contrôle plus rien et, à défaut de contrôler, on déguise. Et pourtant il serait sain de répéter franchement ce refrain : notre environnement est devenu extrêmement complexe et nous ne sommes plus capables d’en prévoir les comportements. Voilà. Il n’y a pas de honte à cela. Mais ce n’est pas si facile. Ne pas savoir de quoi demain sera fait reste une tare inavouable. L’économie et la finance se veulent scientifiques, seul gage de sérieux qui vous donne le droit de prendre l’Eurostar en première classe. Pour elles, l’Incertitude est une hérésie, un état accidentel dû à un manque de statistiques ou de théories disponibles. Laissez-leur du temps, elles trouveront la loi universelle pour expliquer les phénomènes et vendre leurs prédictions.
Il va pourtant falloir nous faire à un état d’incertitude permanent et tout réinventer pour vivre sereinement avec. La certitude est aujourd’hui mortelle, et entretenir l’illusion d’un monde maîtrisé et mécaniquement prévisible peut être criminel. Le monde ne ressemble pas à Excel..."

"...Dans un environnement complexe, les changements ne sont jamais linéaires, jamais dans la continuité logique de ce qui précède et par là même impossibles à anticiper en suivant les sentiers balisés de la sacro-sainte expérience. L'attitude adulte extrême d'aujourd'hui, la méta-expérience serait de dire : « Nous n'avons pensé à rien, c'est pourquoi nous sommes capables de parer à toute éventualité. »

En somme, il vaut mieux dire « on verra bien » que de chanter « on a tout prévu ». Mais qui est prêt à entendre le message de l'incertitude assumée, de l'Incertitude professionnelle ? Soumises à la pression de leurs actionnaires vieux baby boomers et par contrecoup de leurs dirigeants jeunes baby boomers, les entreprises essayent d'évacuer l'Incertitude en la transférant à leurs fournisseurs et sous-traitants..."

...Ne peut-on pas donner une place à la candeur dans le business ? Donner sa chance à une apparente irresponsabilité ? Avoir juste une intuition et y aller les yeux fermés. Surtout, n’être sûr de rien, ne pas faire de business plan qui gélifierait notre action et qui la corsèterait. Oui, je sais, je fais de la provoc, c’est exactement ce qu’ont fait les gens de la nouvelle économie et on a bien vu où ça les a menés.
Mais je suis obnubilé par cette scène de Indiana Jones et la dernière Croisade : pour atteindre le Graal, Indiana Jones doit traverser une crevasse infranchissable. Il met son pied dans le vide et aussitôt un pont apparaît. Je n’arrive pas à me départir de l’idée qu’une part d’apesanteur est au moins aussi vitale pour une entreprise que le fait de gagner de l’argent...
À force d’avoir les pieds sur terre, on s’y enfonce..."

L'ebook de Rafi Haladjian est accessible ici en PDF